La malédiction d'Halloween (Sur une idée de Lydia B.)

Publié le 1 Novembre 2010

Un vent glacial fait tourbillonner les feuilles mortes autour de mes jambes en une parodie de danse, certaines s'accrochent à moi comme pour me retenir : dérisoire tentative.

La lumière rougeoyante qui émane de la lanterne au bout de mon bras tendu suffit juste à éclairer mes pas. Une lune blafarde émergeant des nuages me permet de distinguer le paysage alentour. Le chemin de terre où je me trouve serpente entre des champs somnolents qui attendent l'arrivée d'un hypothétique hiver pour prendre un repos mérité. Des bosquets d'arbres à demi-dénudés tendent leurs bras décharnés vers le ciel, implorant le retour d'un printemps qui ne viendra plus, pleurant sur cet espoir vain de toutes leurs larmes nervurées.

Le brandon de la lampe, animé d'une flamme infernale qui jamais ne faiblit, nimbe mes pas d'une clarté spectrale, Mes pieds, en perpétuel mouvement, semblent animés d'une vie propre, ne m'autorisant ni halte, ni repos. Je marche, sans but et sans raison, dans cette nuit infinie au milieu de ce paysage abandonné de toute existence.

Oublié de Dieu, rejeté par son serviteur rebelle, je parcours ce pays figé dans un éternel automne, sans espoir de rédemption.


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J'ouvris brusquement les yeux, à l'aube, avec la sensation étrange d'avoir échappé à un destin inéluctable. Un soulagement profond m'envahit en regardant les premières lueurs du jour traverser les rideaux, comme si je ne devais plus jamais revoir la lumière du soleil.

Le rêve que je venais de quitter était si tangible que je ressentais encore dans mon âme le poids d'un désespoir incommensurable et d'une amertume sans nom.
Mon corps était, lui, totalement reposé contrairement à mon esprit qui bouillonnait de pensées contradictoires.



Entrouvrant la fenêtre, je laissai les premiers rayons de ce jour de Toussaint caresser mon visage avec une délectation inhabituelle. Je me sentais dans la peau d'un prisonnier retrouvant la liberté après avoir été enfermé au fond d'un cachot sombre et humide. Un son familier, pourtant, me fit désagréablement tressaillir : le bruissement des feuilles sur le sol balayées par la brise matinale.

Peu à peu, la journée s'avançant, mon malaise s'estompa, le cours de ma vie reprit normalement et ce cauchemar se dilua dans le flot de mes activités.


Ce n'est qu'à partir de la troisième année que je commençai sérieusement à m'angoisser : A la date du 31 octobre, le même rêve venait me visiter immanquablement. La récurrence devenait trop flagrante, je reliais les faits entre eux et repensais, alors, aux évènements qui s'étaient produits quatre ans auparavant, également une veille de Toussaint.


Tout avait commencé par cette phrase ; maudit soit le jour où je la prononçai :

«Halloween est une fête Celte à l'origine ? Pourquoi ne pas la célébrer dans un lieu qui s'impose et finir la soirée au cairn de Barnerez ? »

Mes compagnons d'université et moi prenions des vacances bien méritées dans un gite situé sur la presqu'ile de kernéléhen qui domine la baie de Morlaix. Nos libations avaient commencé tôt dans la soirée et c'est déjà bien enivré que j'embarquai mes amis pour cette virée nocturne.

Munis de torches, nous prîmes la direction du site néolithique, lestés de quelques flacons pour entretenir notre ivresse et boire à la santé de nos ancêtres. Coupant à travers champs, nous progressions poussés par la brise marine qui cinglait nos carcasses engourdies par l'alcool et le froid. Au-dessus de nos tête, l'étoffe céleste, toute piquetée d'étoiles, semblait sur le point de se déchirer pour dévoiler la nudité cosmique.




Enfin apparut la silhouette massive du cairn. Semblable à un gigantesque animal allongé, il protégeait de sa stature imposante le dernier sommeil des hommes confiés à sa garde. Peut-être avait-il fini par s'endormir lui aussi -4500 ans de veille, ce n'est pas rien- toujours est-il qu'il ne réagit pas à l'intrusion de cinq jeunes écervelés gravissant son dos comme des puces sur un chien.

Mes camarades, quelque peu dégrisés par la marche et la solennité de l'endroit, respectaient un silence quasi religieux. Étendus sur les pierres millénaires, ils contemplaient la voute étoilée dans un complet abandon, s'imprégnant de ce moment fugitif d'osmose total avec l'univers.

Moi seul restait hermétique à la beauté prégnante de l'endroit.

Fou que j'étais, je continuai à téter à la mamelle de Bacchus, déblatérant des propos insensés, provoquant Dieux, Démons et toute leur cohorte dans un délire aviné. Puis, porté par mon nuage éthylique, je dégringolai au bas du tumulus, pénétrai dans une chambre funéraire et entrepris d'y soulager ma vessie et mon estomac sans le moindre égard vis à vis de ceux qui reposaient là.

C'est après ce vil sacrilège que je pris conscience du silence, lourd de menace et presque palpable, qui m'entourait. Reprenant peu à peu mes esprits, j'eus l'impression d'être observé par des yeux implacables et vindicatifs, un frisson glacial me parcourut et je rejoignis mes amis, tremblant de peur et de froid.
Le petit groupe regagna l'auberge en silence. Tous avançaient revigorés par l'air iodé, sereins et détendus. Seul l'instigateur de cette sortie marchait la tête basse. Penaud, il avait la confuse sensation d'avoir fait une énorme boulette et que le choc en retour serait terrible.


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En me le remémorant, je sentis que le mal qui me poursuivait trouvait son origine dans ce lamentable épisode de ma vie. Par ma stupidité, en profanant un lieu sacré celtique le jour de la fête de Samain, j'avais provoqué l'ire d'une force impitoyable lançant à mes trousses sa Némésis. Était-ce l'esprit d'un ancien druide, un spectre malfaisant, un démon facétieux ?, peu importait. A cette date anniversaire, ma vie ne m'appartenait plus, je devenais le jouet de forces occultes qui profitaient de ce court laps de temps, où la frontière qui sépare nos deux mondes devient poreuse, pour assouvir leur vengeance.

Quelques mots de ma compagne au lendemain d'une de ces nuits fatidiques éclairèrent ma lanterne –si je puis dire-- sur la teneur de mon calvaire : j'avais prononcé plusieurs phrases durant mon sommeil en une langue qui, selon elle, ressemblait à du gaélique Irlandais.

L' Irlande, n'était-ce pas la patrie du légendaire Jack O' Lantern, condamné, pour ses fautes, à errer entre deux mondes jusqu'à la fin des temps.

Ainsi pensais-je, l'espace d'une nuit, devions-nous échanger nos places : pendant qu'il savourait un repos bien mérité dans mon lit, je déambulais dans les limbes d'un no man's land abstrait, morne et glacial. Rien n'est plus efficace, pour éveiller la compassion, que de partager la souffrance d'autrui. Je le soulageais de son fardeau seulement quelques heures mais, pour moi, elles duraient une éternité. J'osais à peine supposer ce que lui pouvait endurer dans son infernale pérégrination. Cela diminua quelque peu ma rancœur d'imaginer que le pauvre bougre avait maintenant un soupçon d'espérance : l'attente de l'infime moment où son tourment lui serait ôté pour être partagé par un autre.

En réintégrant mon corps aux premières lueurs du jour, je gardais en mémoire les impressions mélancoliques de cette âme résignée à son funeste sort.

Vous comprendrez maintenant pourquoi la vue des premières feuilles tombant des arbres me donnent des sueurs froides. Je sais qu'approche l'inévitable moment et que rien ne peut y surseoir. Les prêtres que j'ai consultés n'ont que les mots repentir et péché à la bouche, ils me renvoient gênés vers leurs modernes confrères, psychologues de tout poil qui pensent que la source de mes maux se trouve dans mon enfance ou ma vie sexuelle. J'ai bien essayé de fuir le sommeil, me bourrant d'excitants et de café, rien n'y fait. Au déclin du jour, un engourdissement me saisit et une main invisible me pousse dans les bras de Morphée, ou plutôt, ceux de Jack.

Ma femme, compréhensive, préfère néanmoins passer la nuit à l'hôtel. On peut la comprendre : l'idée de dormir à coté d'un maréchal-ferrant avare, ivrogne et de surcroit damné n'est pas une perspective bien plaisante.

Voilà donc ce qu'est devenue ma vie : j'exulte le matin du 1er novembre en retrouvant mon bien. Mais ma joie est de courte durée, je m'assombris progressivement aux approches de l'automne en gardant toujours à l'esprit cette question lancinante : et si ce foutu Jack refusait de me rendre mon corps ?

Rédigé par Kako

Publié dans #texte personnel et nouvelles

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Commenter cet article

Lydia 14/11/2010 16:40



A quand un recueil de nouvelles ? Bises !



Lydia 14/11/2010 16:39



A quand un recueil de nouvelles ? Bises !