Traduction de M.R.James - A school story

Publié le 20 Juin 2010

N'ayant pas jusque là réussit à trouver le livre en français regroupant l'intégral des ghost stories de Montague Rhodes James paru chez le défunt éditeur NEO (Nouvelles éditions Oswald) et quasi introuvable, j'ai pris mon courage à deux mains (et mon dictionnaire) pour faire la traduction de quelques nouvelles de cet auteur incontournable d'histoires de fantômes que j'admire depuis toujours.

J'espère que ces humbles traductions vous satisferont, les textes originaux en anglais se retrouvent facilement sur le net, M.R.James étant encore très populaire dans son pays d'origine.

 


Souvenirs d’école

 

Deux hommes dans un fumoir évoquaient le temps de leur pensionnat :

 

« Dans notre école, nous avions l’empreinte d’un fantôme dans l’escalier. »

 

« A quoi ressemblait-elle ? »

 

« Oh, rien de bien convaincant ; juste la forme d’une chaussure au bout carré gravé dans la pierre. Je n’ai jamais entendu d’histoire à son sujet, ce qui peut sembler étonnant, quand on y réfléchit. Je me demande pourquoi personne n’en a inventé une ? »

 

« On ne peut jamais dire avec les enfants, ils ont une mythologie qui leur est propre. Vous avez matière pour un article – « Le folklore des pensionnats. »

 

« Hum, la récolte est plutôt maigre. J’imagine que si vous collectiez toutes les histoires de fantômes qui circulent dans les écoles vous auriez, au bout du compte, un condensé d’histoires lues dans des livres. »

 

« Ou maintenant dans les journaux comme le « Strand » ou « Pearson’s », beaucoup en sont tirées. »

 

« Sans doute mais cela n’existait pas de mon temps. Voyons voir si je peux m'en rappeler quelques-unes : Il y avait celle de la maison avec une chambre où plusieurs personnes insistèrent pour y passer la nuit. Le matin, on les retrouva agenouillés dans un coin. Chacune d’entre elles eu juste le temps de dire : « Je l’ai vu ! » et elle est morte. »

 

« N’était-ce pas la maison de Berkeley Square ? »

 

« Tout à fait. Il y avait aussi cet homme qui, entendant du bruit dans le couloir, ouvrit sa porte et vit quelqu’un ramper vers lui à quatre pattes avec son œil pendant sur sa joue. Et, maintenant cela me revient, l’histoire de l’homme retrouvé mort dans son lit, une empreinte de fer à cheval sur le front ainsi que d’autres sur le plancher sous le lit, je ne sais pas pourquoi.

Et aussi cette dame qui, fermant la porte de sa chambre dans une maison étrange, entendit une voix flûtée sortir de derrière les rideaux du lit et lui dire : « Maintenant, nous sommes enfermés pour la nuit. ».

Aucune d’elles n’eut d’explication ou de suite, je me demande si on les raconte toujours ? »

« Oh, probablement, avec l’aide des magazines dont j’ai parlé. Vous dites que vous n’avez jamais entendu une véritable histoire de fantôme dans une école, n’est-ce pas ? En fait, je n’ai jamais trouvé quelqu’un qui en ait rencontré un »

 

« A la manière dont vous parlez, je gage que ce n’est pas votre cas. »

 

« Objectivement, je ne saurais dire ; mais voilà ce dont je me souviens :

Cela s’est passé il y a une trentaine d’années dans mon école et je ne peux toujours pas l’expliquer.

Cet établissement, située près de Londres, était une vieille et respectable demeure – un grand bâtiment blanc entouré d’un magnifique parc. De grands cèdres y poussaient et les terrains où nous avions l’habitude de jouer étaient plantés de vieux ormes. C’était sûrement un endroit attrayant, mais les enfants admettent rarement que leur école possède un charme indéniable.

 

Je suis arrivé à l’école en Septembre au environ de 1870 et, parmi les garçons arrivés le même jour, se trouvait un Ecossais que j’appellerai McLeod avec qui je sympathisai. Inutile de vous le décrire, le plus important est que je devins intime avec lui. Il n’avait rien d’exceptionnel, que ce soit dans les études ou dans les jeux, mais il m’a plut.

 

L’école était importante, nous étions 220 à 230 élèves, ce qui impliquait un contingent considérable de professeurs dont les effectifs changeaient régulièrement. Durant le troisième ou quatrième trimestre arriva un nouveau professeur appelé Sampson. Il était grand et costaud, avec une barbe noire contrastant avec la pâleur de son visage.

Nous l’aimions beaucoup : il avait beaucoup voyagé et nous racontait de nombreuses histoires durant les promenades dans le parc. S’en suivait généralement une bousculade entre nous pour être au plus près de lui afin de les entendre.

Je me rappelle – Mon Dieu, comme j’y ai pensé depuis – qu’il avait un porte-bonheur attaché à sa chaîne de montre qui avait attiré mon attention et qu’il m’avait laissé examiner. C’était, comme je le suppose maintenant, une pièce d’or byzantine avec l’effigie d’un quelconque empereur sur une face, l’autre coté était pratiquement lisse et il y avait gravé, assez grossièrement, ses initiales G.W.S. et une date : le 24 Juillet 1865. Je me souviens qu’il m’avait dit l’avoir trouvé à Constantinople, elle avait la taille d’un florin, peut-être un peu plus petit.

 

Eh bien, il arriva cette première chose étrange : Sampson nous faisait un cours de grammaire Latine. Une des ses méthodes préférées – qui est sûrement la meilleure – était de nous faire trouver des phrases illustrant la règle qu’il essayait de nous inculquer. Bien-sûr, c’était l’occasion pour un garçon effronté de sortir une impertinence comme l’ont démontré de nombreux exemples similaires. Mais Sampson avait trop d’autorité pour qu’aucun de nous ne s’y risque. Ce jour là, il nous enseignait comment exprimer se souvenir en latin, il demanda à chacun de nous de faire une phrase s’articulant autour du verbe memini : « Je me souviens ».

La plupart d’entre nous firent une phrase courante du genre : « Je me souviens de mon père », « Je me souviens de ce livre » ou quelque chose d’équivalent et je n’ose dire le nombre de memino librum meum que l’on entendit. Mais, le garçon dont j’ai parlé – McLeod – réfléchissait visiblement à une phrase plus complexe.

Comme il était dans les derniers à le faire et que Sampson s’occupait du garçon qui avait écrit neminiscimus patri meo et des autres, midi sonna avant qu’il n’arrive à McLeod et celui-ci dut attendre pour avoir sa correction.

 

Il n’y avait rien qui me pressait à l’extérieur à ma sortie, je l’ai donc attendu. Quand il arriva enfin, il marchait d’un pas lent et je devinai qu’il avait eu quelques contretemps.

 

« Eh bien » dis-je « que s’est-il passé ? »

 

« Oh, je ne sais pas, pas grand chose, mais j’ai trouvé Sampson plutôt mal à l’aise avec moi. »

 

« Pourquoi ? lui avez-vous montré quelque chose d’indécent ? « 

 

« N’ayez crainte » dit-il « cela semblait correct à ce que j’ai pu voir, c’était ceci : memento – ce qui veut dire rappelez-vous et qui emmène un génitif – Memento putei inter quatuor taxos.

 

« Quel est ce charabia » dis-je  « qu’est-ce qui vous a amené à écrire cela, qu’est-ce que ça veut dire ? »

 

« C’est le coté surprenant de la chose, je ne suis pas sûr de ce que cela veut dire. Tout ce que je peux dire, c’est que c’est entré dans ma tête et n’a pas voulu en sortir. Je pense savoir ce que cela signifie car, juste avant de l’écrire, une sorte d’image m’est venue à l’esprit.

Je crois que cela veut dire : Souviens-toi du puits parmi les quatre …..quelle est cette sorte d’arbre foncé avec des baies rouges ? »

 

« Le sorbier des oiseleurs, je suppose ? »

 

« Non, je ne connais pas celui-la » dit McLeod « non, je me rappelle : c’est l’if »

 

« Bien, et qu’a dit Sampson ? »

 

« Il a réagit bizarrement ; une fois le billet lu, il s’est levé, s’est dirigé face à la cheminée et est resté planté là sans rien dire en me tournant le dos. Puis il m’a demandé : « Savez-vous ce que cela signifie ? »

 

« Je lui ai dit ce que je pensais, juste que je ne me souvenais plus du nom de ce satané arbre. Il m’a ensuite demandé pourquoi j’avais écrit ceci et je lui ai expliqué plus ou moins. Après cela, il a changé de sujet, m’a demandé depuis combien de temps j’étais ici, où vivait ma famille et d’autres choses de ce genre. Puis, il m’a libéré mais, il n’avait pas l’air dans son assiette. »

 

                                                           ~~~~

 

 

Je ne me rappelle plus tout ce que nous nous sommes dit sur cette affaire. Le jour suivant, McLeod est resté au lit à cause d’un refroidissement et n’a pas repris les cours avant une semaine. Le mois s’est terminé sans que rien de notable ne se produise : qu’il ait été effrayé ou non, comme le pensait McLeod, Mr Sampson ne le montra pas.

Je suis absolument sûr aujourd’hui qu’il y avait quelque chose de trouble dans sa vie passée mais je ne vais pas prétendre, qu’à l’époque, nous étions assez clairvoyants pour le deviner.

 

Il y eu un autre accident de la même nature que celui dont j’ai déjà parlé : depuis ce jour, nous avions du trouver à maintes reprises des exemples illustrant les règles de l’école. Nous ne devions pas les copier sauf quand nous assimilons mal la leçon. Vint le jour où nous dûmes écrire une phrase au conditionnel impliquant une conséquence future. Ce que nous fîmes avec plus ou moins de difficultés, nos papiers furent ramassés et Sampson commença à y jeter un coup d’œil.

Soudain il se leva, émit un drôle de bruit de gorge et se rua dehors par la porte derrière son bureau.

Nous restâmes assis quelques minutes puis – je suppose que c’est impoli – moi et un ou deux autres, nous nous levâmes pour examiner les papiers étalés sur le bureau.

Je pensais, bien-sûr, que quelqu’un avait écrit une obscénité et que Sampson était parti en rendre compte, pourtant, j’avais remarqué qu’il n’avait pris aucun des bouts de papier quand il s’était rué hors de la classe.

La feuille du dessus était écrite à l’encre rouge – que nous n’utilisions jamais – et n’était de la main de personne présent dans la classe : tous la regardèrent – McLeod et les autres – et tous jurèrent que ce n’était pas la leur.

Je les comptai alors et peux le dire avec certitude : il y en avait dix sept et nous n’étions que seize dans la classe.

J’empochai alors le papier supplémentaire et l’emportai avec moi, je crois d’ailleurs que je l’ai toujours.

 

Et maintenant, vous voulez évidemment savoir ce qui était inscrit dessus, Oh, je peux dire que c’était assez simple et inoffensif :

 

Si tu non veneris ad me, ego veniam ad te

 

Ce qui veut dire à peu près :

 

Si tu ne viens pas à moi, je viendrai à toi

 

« Pouvez-vous me montrer ce papier » interrompit l’auditeur.

 

« Oui, mais il n’y a absolument rien d’inscrit dessus ! ce même après-midi, je le sortis de mon placard – je puis vous assurer que c’est le bon morceau car il y avait une empreinte de doigt dessus – il n’y avait plus aucune trace d’écriture ni de quoi que ce soit dessus. Depuis ce temps, je l’ai soumis à différents traitements pour voir, par exemple, si on s’était servi d’encre sympathique mais cela n’a donné aucun résultat.

Mais, revenons à notre histoire :

 

Sampson est revenu au bout d’une demi-heure, nous a dit s’être senti mal et nous a laissé partir. Il s’est approché avec précaution du bureau, a regardé le papier au-dessus de la pile et a du se dire qu’il avait rêvé. En tout cas, il n’a pas posé de questions.

Ce jour là était à demi férié et le lendemain Sampson est revenu à peu près comme d’habitude. Le troisième et dernier accident de mon récit est survenu durant la nuit :

 

McLeod et moi dormions dans un dortoir faisant angle droit avec le bâtiment principal, la chambre de Sampson se situait au rez de chaussé de ce même bâtiment.

La pleine lune brillait cette nuit là, aux environs d’une ou deux heures, quelqu’un me réveilla en me secouant : c’était McLeod et il semblait alarmé.

« Venez » dit-il « il y a un cambrioleur qui est entré par la fenêtre de Sampson ! »

 

Dès que je pus parler, je lui dis : « Pourquoi n’avez-vous pas appelé pour prévenir quelqu’un ? »

 

« Non, non, je ne suis pas sûr que c’en est un. Ne faites pas de bruit, venez et regardez. »

 

J’y allai et, bien-sûr, ne vis rien du tout. J’étais assez contrarié et bien près de traiter McLeod de différents noms d’oiseaux, seulement – je ne saurais dire pourquoi – il me semblait qu’il y avait quelque chose de malfaisant à l’œuvre, quelque chose qui faisait que je me sentais soulagé de ne pas être seul pour y faire face.

Nous étions toujours à la fenêtre, regardant dehors. Je demandais alors ce qu’il avait vu ou entendu ?

 

« Je n’ai absolument rien entendu mais, à peu près cinq minutes avant que je ne vous réveille, je me trouvais à cette même fenêtre regardant à l’extérieur et j’ai vu un homme assis ou à genoux sur le rebord de la fenêtre de Sampson et regardant à l’intérieur ; il me semblait qu’il faisait signe  de la main à quelqu’un. »

 

« Quelle sorte d’homme ? »

 

McLeod se tortilla : « Je ne sais pas, la seule chose que je puis dire, c’est qu’il était horriblement mince et semblait tout trempé » et puis, dit-il, regardant autour de lui et murmurant comme s’il avait peur d’entendre ses propres paroles : « Je ne suis pas sûr qu’il était vivant ! »

 

Nous avons chuchoté pendant un long moment avant de nous glisser dans nos lits. Pendant tout ce temps, personne dans le dortoir ne s’est réveillé ou n’a remué, nous nous sommes endormis quelque temps après mais le lendemain, nous étions vraiment mal fichus.

 

Le jour suivant, Mr Sampson avait disparu et personne ne put dire où. Depuis, on a jamais retrouvé trace de lui. En y repensant, le plus curieux est qu’aucun de nous deux n’a jamais parlé de ce que nous avions vu à une tierce personne.

Bien-sûr, aucune question ne nous a été posée mais, même si cela avait été, nous n’aurions pu y répondre, il nous était impossible d’en parler.

 

« Voilà mon histoire » dit le narrateur « la seule histoire de fantôme dans une école que je connaisse mais dont je me souviendrai toute ma vie. »

 

Il y eut une suite à cette histoire : il y avait eu plus d’un auditeur à écouter ce récit et, à la fin de cette année ou de la suivante, une de ces personnes séjournait dans une maison de campagne en Irlande.

Un soir, son hôte qui fouillait dans un tiroir plein de bric-à-brac en sorti une petite boite.

 

« Vous qui vous y connaissez en antiquités, pouvez-vous me dire ce que c’est ? » demanda t-il

 

Mon ami ouvrit la boite et en sortit une fine chaîne d’or avec un objet attaché dessus. Il le regarda et ôta ses lunettes pour l’examiner de plus près.

 

« Quelle est son histoire ? » demanda t-il

 

« Assez étrange » fut la réponse « vous connaissez le bosquet d’ifs…eh bien, il y a un an ou deux nous avons nettoyé le vieux puits qui se trouve dans la clairière au milieu et, devinez ce que nous y avons trouvé ? »

 

« Est-ce possible que vous ayez trouvé un corps ? » demanda le visiteur avec un sentiment de profond malaise.

 

« En effet, mais nous avons fait mieux que cela : en fait, nous en avons trouvé deux ! »

 

« Grand Dieu ! deux corps. Y avait-il quelque chose pouvant indiquer comment ils s’étaient retrouvés là ? Cet objet était-il avec eux ? »

 

« Il l’était, parmi les restes de vêtements sur l’un des corps. Assurément une fin tragique qu’elle qu’en ait été l’histoire : Un des corps avait son bras enroulé autour de l’autre. Cela devait faire au moins trente ans qu’ils étaient là – bien avant que nous aménagions ici. Vous pensez bien que nous n’avons pas traîné pour combler le puits. Arrivez-vous à lire ce qui est inscrit sur cette pièce d’or ? »

 

« Je pense le pouvoir » dit mon ami en la tendant vers la lumière (il la lut sans trop de difficulté) ; Il me semble que c’est : G.W.S. 24 juillet 1865.

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Kako's World

Publié dans #Montague Rhodes James

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